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La grand-mère aux livres

La grand-mère aux livres - Margaret Marlow

Tous les jours, en rentrant de mon travail, je chausse mes souliers de course et j’emmène mon chien en promenade près de chez moi. Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, je n’y déroge pas. La marche est pour moi, un excellent exutoire. Elle m’aide à reprendre mon souffle quand la journée a été trop pesante, et que j’ai accumulé trop de pression.

Cette étendue boisée, je la connais par cœur. Ses sentiers, ses arbres et ses clairières n’ont plus de secrets pour moi. Je pourrais la parcourir les yeux fermés, tant je l’ai explorée.

L’été, les espaces ombragés sont pris d’assaut par les villageois qui viennent trouver là, un peu de quiétude, et passer du temps avec leurs enfants. Bicyclettes, ballons et pique-niques, sont de la partie. On chahute, on rit et on trinque avec plaisir pour remercier la forêt de nous offrir ses trésors. Et souvent, les familles s’attardent jusqu’à la tombée de la nuit, tant la fraicheur ici est apaisante, notamment les jours de canicule.

Un soir de semaine, alors que je venais de finir ma promenade quotidienne, j’ai croisé le regard d’une dame d’un certain âge, coiffée d’un chignon grisonnant, assise dans l’herbe sur un plaid écossais, un bouquin à la main. Un magnifique labrador couleur sable était couché à ses pieds. Nous nous sommes saluées et cette femme aux boucles presque blanches, m’a demandé quelle était la race de mon « toutou » ?

La conversation était engagée.

Nous avons sympathisé tout de suite. Nous avions tellement de points communs : la nature, les voyages, les chiens et… les livres. Alors nous avons parlé, parlé, et le temps passait sans même crier gare tant l’intérêt que nous portions l’une à l’autre était bienfaiteur. Suzanne (j’ai su très vite son prénom) évoquait son enfance, son mari décédé il y a déjà 10 ans, sa solitude et son compagnon, Dago, le labrador. La littérature faisait maintenant partie intégrante de sa vie. Et de la mienne.

Elle me racontait que pour tromper l’ennui, elle dévorait chaque jour, un nouveau livre qu’elle lisait d’un trait. Quelquefois, elle en oubliait de manger tant elle était absorbée par les mots qui courraient sur le papier.

Ainsi, tous les samedis matin, nous nous retrouvions au même endroit pour refaire le monde et parler de tout et de rien. Nous échangions nos points de vue sur la politique, l’actualité, l’histoire du Québec, et je constatais avec stupéfaction à quel point cette femme d’un autre âge était cultivée.

Il nous arrivait aussi de nous donner rendez-vous pour le dîner. Chacune amenait sa spécialité et l’on bavardait et partageait nos secrets avec bienveillance et humour comme deux copines de classe l’auraient fait. J’avais l’impression de retrouver en elle un peu de ma grand-mère pour laquelle j’avais une grande dévotion et une infinie tendresse.

Un samedi, elle n’est pas venue. Le suivant non plus. Je me suis inquiétée. Elle me manquait.

Je savais qu’elle était du coin, comme moi. Alors je me suis renseignée. Elle habitait ici depuis toujours, mais jamais personne ne la croisait tant elle était discrète. On m’a donné son adresse et j’y suis allée.

Quand j’ai sonné à sa porte, une demoiselle m’a ouvert et m’a demandé qui j’étais. J’ai décliné mon identité et elle a souri. Suzanne lui parlait souvent de moi. « Je suis sa petite-fille. Elle va mieux, ne vous inquiétez pas. Elle se repose à l’hôpital pendant quelques semaines encore. Elle a eu une crise cardiaque. Nous l’avons sauvée à temps. Je suis venue ici pour arroser les plantes de son jardin, et récupérer quelques petites choses dont elle a besoin ».

Elle m’a offert un café, et nous avons bavardé. J’ai demandé des nouvelles de Dago. Ses parents s’en occupaient.

Je suis rentrée chez moi, un peu triste et désœuvrée. Je voulais me rendre utile, mais je ne savais pas de quelle façon m’y prendre. Il n'était pas question d'être importune et d’aller la déranger dans sa chambre d’hôpital.

J’ai eu soudain une idée. Sa petite-fille m’avait indiqué l’endroit où Suzanne faisait sa convalescence. Je suis allée dans ma librairie préférée. Je désirais un bouquin qui la réconforte et lui donne l’envie de guérir vite. Je n’ai pas cherché longtemps. « Ce sera celui-là », ai-je dit au vendeur. Suzanne m’en avait parlé, mais n’avait encore jamais eu l’occasion de l'acheter. C’était parfait.  J'ai payé, je suis rentrée à la maison, j’ai emballé mon cadeau, j’ai appelé un coursier auquel j’ai demandé une livraison courrier à l’adresse que je lui ai indiquée.

J’étais ravie.

Quelques mois plus tard, un samedi comme les autres, alors que je faisais ma ballade traditionnelle près de l’endroit où nous nous retrouvions, Suzanne et moi, auparavant, je la vis, assise confortablement sur son plaid comme à son habitude, en train de lire. Dago somnolait à côté d’elle.

Elle m’attendait. Nous nous sommes souri. Elle m’a chaleureusement remerciée pour mon présent.

Une jolie amitié naissait.

 

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Margaret Marlow est une blogueuse montréalaise née le 8 janvier 1954. Son premier blog fut publié au début des années 2000, créa un buzz et attira plusieurs milliers de lecteurs. Son expérience, mais aussi sa polyvalence ont intrigué les blogueurs et journalistes web. Aujourd'hui, elle est invitée à bloguer sur divers sujets partout sur la toile.